ENTROPOETICS


The Squeegee Gallery


En décembre 2018, Tuscac Docher présentait son exposition « The Squeegee Gallery » dans une des caves-ateliers de Vassar College, université d’arts libéraux située dans l’aire métropolitaine de New York.

Dans l’escalier qui mène à la galerie et en guise d’ouverture, une photocopie sur papier orange flou : un autoportrait-photo, dos à l’appareil, sur lequel quelques mots ont été ajoutés. « Nature morte avec corps vivant ». Le spectateur pénètre alors dans la galerie où un ingénieux système d’éclairage, minimaliste, révèle des photocopies de clichés en noir et blanc qui recouvrent les quatre murs.


Le sujet de ces photos ? Tuscac. Tuscac sur un escabeau. Tuscac en habits variés. Tuscac avec des lunettes de soleil. Tuscac renversé. Tuscac qui grimpe. Tuscac qui descend. La saturation de l’espace par des autoportraits révèle la volonté de Tuscac d’affirmer son identité dans la cave, espace de l’intimité par excellence.

Le choix d’afficher des photocopies et non les tirages argentiques originaux souligne l’importance de la réplication dans la construction de l’identité. Cependant, les portraits ne sont jamais répétés à l’identique. Une grande circularité se dégage de cette exposition : le visiteur se déplace autour d’un axe, un mobile constitué de six tirages plus grands que ceux qui couvrent les murs. Ces derniers apparaissent alors telles de grandes planches contact, rappelant ainsi la fabuleuse façon dont Muybridge saisissait l’élan vital qui nous anime. Comme chaque tirage est un cliché de Tuscac dans une position, un environnement, une situation, un habit différents, chaque photographie insuffle une nouvelle performance.

« Nature morte avec corps vivant ». Ce motif, qui joue avec une grande tradition picturale, s’en détache. Ici, on tue la nature et on se tourne vers la puissance du corps. Fini cet attachement à notre supposée, inculquée et hétéronomée nature. Le corps devient culture, on le cultive. La nature morte se déploie autour de motifs et objets sélectionnés pour leurs portées métaphoriques. Ici, Tuscac rassemble de façon ludique des « props », des accessoires qui créent des tensions entre le corps dans son habit le plus naturel et les artifices dont l’humanité se pare. Mais ces accessoires sont détournés et Tuscac dépasse la modernité pour jouer dans les ruines des grands récits normés.


Cette puissance créatrice fait du corps, lieu incarné de l’identité, un espace ouvert à de nouvelles potentialités. Ainsi, le corps de Tuscac apparaît dans son intégralité, ou par quelques détails, des pieds, des creux insoupçonnés. Il dévoile tantôt des muscles saillants, tantôt une cambrure qui rappelle la Baigneuse sur un rocher de Félix Vallotton. Une des pièces majeures, située sur le mobile central, évoque l’ennui d’un jeune éphèbe drapé et sensuel. Cet érotisme disséminé casse les limites esthétiques traditionnelles en les superposant. On élève sur des piédestaux des figures nouvelles dont les bords ne sont pas définis aussi clairement que nos antiques modèles. Tuscac bouscule ainsi les modèles rationnels de stabilité et de pouvoir.

Baigneuse, éphèbe, catcheur… La multiplicité des personnages incarnés par Tuscac casse la possibilité d’une narration linéaire. Son entreprise n’a pas de finalité. Aucune téléologie à la création : il s’agit pour Tuscac d’ouvrir sans cesse la porte à de nouveaux corps. Chaque photo fonctionne ainsi comme un petit récit, indépendant, participant à un ensemble fragmentaire et répétitif. Ce sont des touches, des essais, un palimpseste où l’on efface l’identité précédente pour faire place à une performance nouvelle. On appuie sur le déclencheur, on reprend une nouvelle photo. Finalement, la galerie se veut archive sans fin. Tuscac, du haut de son escabeau—soigneusement rapporté dans un coin de la pièce, ouvre son identité queer, se veut charpentier de sa propre maison. Nous visitons l’atelier intime de l’identité : le spectateur découvre Tuscac dans le lieu où Tuscac se construit. Comme l’affirme Jack Halberstam, les « corps trans* (…) nous rappellent que le corps est toujours en construction. (…) Les corps trans* représentent l’art du devenir, la nécessité d’imaginer, et l’insistence charnelle de la transitivité ». Dans la Squeegee Gallery, Tuscac est en construction. Tuscac imagine et incarne ce devenir sans fin.

Poughkeepsie, New York, décembre 2018